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2021-03-06T16:18:38+01:00

NOUS ALLIONS VERS LA LIBERTÉ ...

Publié par Morwenna Mairin Morgan

NOUS ALLIONS VERS LA LIBERTÉ ...

EXTRAIT : CHAPITRE 5

Cette histoire dormait en moi depuis très longtemps. Puis, mon fils cadet a étudié en classe de 4ème, le livre de Madame Simone Veil : Mon enfance au temps de la Shoah. 

Sur une classe de 30 élèves, seul, mon fils savait ce que voulait dire la Shoah... 

Puis, un ami enseignant fut sidéré lorsqu'un de ses élèves pensait que Danielle Casanova était un bateau. Résumer une héroïne insulaire à un simple navire avait quelque chose d'inquiétant, comme si l'histoire ne se transmettait plus au sein des familles ...

Alors, j'ai voulu que ce soit un petit garçon qui raconte son histoire. Une petite touche de souvenirs imaginés, une aventure contée afin que la mémoire de cette époque ne soit pas oubliée ...

C'est avec beaucoup d'humilité que je partage ici un extrait. 

Il me reste un chapitre à écrire pour que le Tome 1 soit terminé ...

5

Paris, 15 juillet 1942,

Mon cher carnet,

Les temps sont devenus bien tristes comme tu as pu le constater.

Les gens se méfient.

Ils surveillent leurs voisins.

La haine a remplacé l’amour dans le cœur de certains.

En l’espace de deux hivers, la part de nos repas a fondu comme neige au soleil.

Ils appellent ça le rationnement. Ma mère et mon père m’ont raconté que pendant la guerre d’avant, il y a longtemps de cela, il y avait déjà du rationnement pour soutenir les soldats qui se battaient dans les tranchées. Ce fut une période et une guerre terribles ! Grand-père David et saba Joshua y étaient. Ils avaient même reçu tout un tas de médailles pour des actes d’héroïsme dont ils ne parlaient jamais. Les médailles, quant à elles, étaient bien rangées, oubliées dans des boîtes de carton rouge tout au fond des tiroirs des grands meubles en châtaignier noir dans la salle à manger de leurs appartements respectifs.

Te raconter, cher carnet, comment nous avons pu en arriver là est très difficile pour moi, car je ne suis encore qu’un enfant.

Tout ce que j’ai pu observer avec les yeux de mon âge, ce sont des changements dans mon quartier que je n’ai pas bien compris au début.

Des voisins qui venaient spontanément dire bonjour à mes parents commencèrent à ne plus leur serrer la main avec l’effusion dont ils étaient coutumiers.

Ils faisaient un bref signe pour nous saluer, avec un air gêné, comme si c’était de notre faute s’ils ne savaient plus nous dire bonjour normalement comme avant!

Le geste ne dura pas très longtemps.

Très vite, ils nous tournèrent la tête en changeant de trottoir.

Ceux qui sont venus nous envahir ont pris tout ce qui restait à manger.

Il n’y avait plus grand-chose dans les épiceries ou les boucheries de notre quartier et encore moins dans celles des environs.

 

Je savais que mes parents se privaient pour ma petite sœur et moi.

Je le savais parce que je les avais vus nous donner leurs parts.

Donc, j'en avais déduis qu'ils sautaient des repas pour que nous puissions manger à notre faim.

Je savais qu'ils nous aimaient.

Par ce geste, moi, je les en ai aimé davantage.

Nous avons déménagé trois ou quatre fois.

Je ne savais plus.

Au départ, j’étais encore trop petit.

Puis, j’ai grandi très vite.

Dernièrement, des étoiles sont apparues sur les vestons et manteaux d'hiver.

Moi qui aimais les étoiles, celle-là, je les ai détestées de suite.

Il y a quelques mois, lors d’un après-midi où le froid dehors était glacial, on frappa à la porte de notre dernier appartement, refuge protecteur.

Un monsieur que je ne connaissais pas entra.

Il serra la main de mon père, salua ma mère avec cette chaleur amicale devenue rare dans les rues de ma ville depuis longtemps.

Surtout envers nous.

Une jeune femme l’accompagnait.

Elle avait le teint mat des gens du sud.

Un peu comme celui de ma grand-tante Déborah qui vivait dans un pays au nord de l’Afrique qui s’appelait le Maroc.

Nous fûmes surpris lorsqu’elle nous parla

En vérité, c’est surtout à mes parents qu’elle s’adressa.

Ma sœur Johanna et moi, nous étions cachés sous la table où les adultes nous avaient oubliés. De ma cachette improvisée, je pouvais voir les yeux de cette belle dame. Ils étaient aussi noirs que la couleur de ses cheveux. Comme le saphir étoilé des boucles d’oreilles de ma tante Sarah, ils pétillaient de mille feux animés par la passion qui habitait son visage généreux. Cependant, son large sourire bienveillant se crispait de temps en temps et sa bouche qu’il ornait n’annonçait sûrement pas de bonnes nouvelles.

Je n’ai pas compris si son prénom était Danielle ou Hortense ou bien les deux. Après tout, je m’en moquais car elle me plaisait bien cette belle dame. Je sentais une immense bonté en elle. C’était étrange, son visage me rappelait quelqu’un mais je n’arrivais pas à me souvenir. La fatigue sûrement… Puis, soudain, ce sourire… ces yeux… Mais, bien sûr ! Comment avais-je pu être stupide à ce point ? Lella… Lella était aussi ravissante que dans mes souvenirs, même si son teint était plus pâle et les traits tirés par les mauvaises nouvelles qu’elle venait annoncer à mes parents. Je la fixais comme je l’avais fait par le passé pour ne jamais l’oublier. Je me promis une nouvelle fois que si je devais me marier un jour, ce serait avec une femme qui lui ressemblerait. Je serais un poète et je lui écrirais un poème d’amour comme Louis l’avait fait pour Elsa.

Vint le moment où Lella et son ami mystérieux qui connaissait maman et papa s’en allèrent. Je ressentis un drôle de douleur dans la poitrine comme si je savais que je ne les reverrais jamais. Avant que Lella ne disparaisse derrière la porte d’entrée, je lui tirai le bras doucement et la serra contre mon cœur.

Puis, soudain, tout bascula autour de nous.

Comme à chaque fois que cela arrivait, des sacs et des valises sortirent des murs comme par enchantement.

C’était une idée de mon père de les cacher ainsi dans toute la maison.

Nous y avions toujours un ou deux vêtements et nos trousses de toilette toujours prêtes comme si nous étions toujours en voyage.

C’était un peu le cas finalement.

Ma sœur et moi, nous fûmes rapidement emmitouflés dans des couches successives de pulls, de manteaux, écharpes et bonnets.

Nous partîmes ainsi coincés dans nos vêtements suivant nos parents au cœur de la nuit.

D’habitude plaintive, Johanna, ce soir-là, marcha à mes côtés, la bouille renfrognée mais incroyablement silencieuse.

Pour une fois, la voiture de mon père accepta de démarrer avec beaucoup de désespoir. Je pense qu’elle savait elle aussi que le monde avait changé.

Nous l’abandonnèrent avec un immense regret au coin d’une avenue déserte et sinistre. Il fallait se dépêcher.

Le couvre-feu n’allait pas tarder.

Nous n’avions pas encore mangé.

Mon estomac commençait à gargouiller.

J’avais peur qu’il nous fasse repérer.

Nous marchâmes pendant un certain temps pour finalement arriver transis de froid au pied d’un immeuble vétuste.

Un homme vêtu d’un costume sombre nous attendait.

Mon cœur battait à la chamade.

Les hommes en costume sombre ne faisaient pas seulement peur aux enfants depuis ces deux ans.

Apparemment, celui-là de costume sombre, mes parents n’en avaient pas peur. C’e n’est que lorsque je le vis s’approcher, un peu fébrile, mais souriant, que je me souvins du compagnon de la belle Danielle-Hortense.

Anxieux, ma mère et mon père s’inquiétèrent de son absence.

La mine devenue sombre, l’homme mystérieux leur dit dans un murmure :

  • Simon, Hannah, je dois vous annoncer une triste nouvelle. Notre camarade Danielle vient d’être arrêtée toute à l’heure. Ils ont pris Maïe et George Politzer en même temps qu’elle. Elle venait leur apporter un peu de charbon de bois. C’est une catastrophe !

Puis, regardant de droite à gauche l’air soucieux, il continua toujours en chuchotant :

  • Suivez-moi, nous ne pouvons pas rester là dans la rue à découvert.

Nous avons donc suivi l’homme mystérieux qui portait un costume sombre. J’appris cinq minutes plus tard qu’il s’appelait en réalité Victor. Seulement Victor, je n’en saurais pas plus.

De mon côté, j’étais désemparé. Ma belle Lella venait d’être arrêté par les gens qui ne nous aimaient pas. Je savais qu’elle courait un grave danger.

Malgré mes dix ans, je le savais.

Depuis que nous sommes partis cette nuit-là, ses yeux noirs me suivent partout.

L’homme mystérieux, nommé Victor, ouvrit la porte d’un appartement au dernier étage du triste immeuble qui en comptait cinq. La montée des marches me parut interminable. Nous avions recouvert nos chaussures de vieilles chaussettes de laine épaisses pour étouffer le bruit de nos pas.

Avant d’engouffrer la longue clef dans la serrure de métal vert, il tapa discrètement trois coups secs suivi de deux dans la foulée. Sur le moment, je n’ai pas compris pourquoi il faisait cela.

La porte s’ouvrit enfin laissant apparaître mon oncle Éphraïm et ma tante Sarah. Ils se tenaient devant nous un sourire éclatant accroché sur leur visage. De chaque côté, se tenait mes deux cousins, Nathanaël et Jacob, l’air tout aussi ravi.

Le temps d’une seconde qui me parut interminable, mon regard chercha la personne qui manquait. Une tignasse de boucles d’or ébouriffées s’échappa soudain du chambranle de la porte suivie de près par une paire d’yeux malicieux que je connaissais très bien.

Comme mes parents me l’avaient conseillé, je le pris dans mes bras en silence. Ethan m’avait terriblement manqué tous ces longs mois passés.

Ce furent les retrouvailles les plus silencieuses que ma famille ait connu.

Seule, Johanna ne s’aperçut de rien. Épuisée, elle dormait affalée sur les épaules de notre père.

J’étais heureux d’avoir retrouvé une partie de ma famille.

En quelques secondes, la joie remplaça la tristesse.

C’était ainsi.

C’était un temps de guerre.

C’était l’occupation.

Tout allait très vite, trop vite, comme si le temps pouvait s’arrêter à tout moment.

Je vais pourtant m’endormir ce soir le cœur un peu plus léger.

Je sais qu’au dehors, le danger guette.

Avant, je ne savais pas pourquoi.

Aujourd’hui je le sais.

Je suis juif.

Ma vie n’était et ne sera plus la même depuis que des gens ont décidé qu’être juif ce n’était pas bien.

Maman et papa m’ont dit que ce serait comme cela désormais jusqu’à ce que des jours meilleurs arrivent. Alors, pendant deux ans, j’ai attendu, et ces jours meilleurs ne sont jamais venus.

J’ai vu des hommes en chemises noires casser les magasins de parents d’amis d’enfance, hurlant des mots de haine que je n’entendis pas parce que ma mère avait mis ses mains sur mes oreilles.

Des gens de ma famille n’ont plus donné signe de vie depuis qu’un camion est venu une nuit les emporter vers un ailleurs dont aucun n’étaient pas encore revenus.

C’est ce que disait ma grand-mère Esther avant d’être emmenée à son tour avec grand-père David.

La violence était devenue aussi contagieuse qu’une terrible maladie.

Les synagogues explosèrent les unes après les autres.

Des étoiles jaunes en tissus fleurissaient sur les manteaux des juifs pour qu’ils soient reconnus.

Le règne de la peur avait fait sombrer ma ville dans le chaos.

J’ignorais que la peur avait une odeur.

J’ai appris à la reconnaître et à la flairer comme ces animaux qu’on traque et qui transpire d’effroi.

Voilà ce que ma ville faisait à ceux que j’aimais. 

Je ne voulais plus y vivre.

Je ne veux plus y vivre car ma ville me fait peur.

Merci mon cher carnet d’accueillir mes mots.

Cela me fait du bien.

Je vais continuer demain.

Je te souhaite une très bonne nuit,

Ton ami Samuel avec sa plume et son encrier.

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