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2021-03-06T16:18:38+01:00

NOUS ALLIONS VERS LA LIBERTÉ ...

Publié par Morwenna Mairin Morgan

NOUS ALLIONS VERS LA LIBERTÉ ...

EXTRAIT : 

Cette histoire dormait en moi depuis très longtemps. Puis, mon fils cadet a étudié en classe de 4ème, le livre de Madame Simone Veil : Mon enfance au temps de la Shoah. 

Sur une classe de 30 élèves, seul, mon fils savait ce que voulait dire la Shoah... 

Puis, un ami enseignant fut sidéré lorsqu'un de ses élèves pensait que Danielle Casanova était un bateau. Résumer une héroïne insulaire à un simple navire avait quelque chose d'inquiétant, comme si l'histoire ne se transmettait plus au sein des familles ...

Alors, j'ai voulu que ce soit un petit garçon qui raconte son histoire. Une petite touche de souvenirs imaginés, une aventure contée afin que la mémoire de cette époque ne soit pas oubliée ...

Le Tome 1 terminé, c'est avec beaucoup d'humilité que j'en partage ici un extrait : 

 ...

 

Paris, fin juin 42,

         Hector, cet épisode me fit prendre conscience qu'Hannah et Simon étaient de véritables agents secrets. Même si les risques qu'ils prenaient étaient très grands, cela fit naître en moi un immense sentiment de fierté. Ce que je découvris également ce jour-là, c'est qu'en digne fils de mes parents, j'avais hérité d'eux le goût de l'aventure. L'étoffe de mes rêves taillait lentement son chemin, forgeant les racines profondes de mon ambition secrète : devenir un aventurier.

         Moi qui étais d'une nature discrète, manquant cruellement d'audace dans mes souliers d'enfant, cette révélation me donna plus d'assurances, voire une pointe de témérité qui ne me déplaisait pas du tout.

         Puis, vint cette journée où une autre violence s'invita dans ma jeune vie. Ce matin-là, je portais le panier en osier, marchant auprès de ma mère. Nous étions partis glaner quelques denrées avec nos tickets de toutes les couleurs. C'était l'aube. Le froid piquait nos corps malgré les épaisses couches de vêtements. Le ventre d'Hannah s'arrondissait annonçant la venue prochaine du bébé. Mes inquiétudes, à ce propos, s'en étaient allées. Je prenais cela avec beaucoup de philosophie.

         Le réseau auquel appartenaient mes parents nous avait fourni, pour toute la famille, de faux-papiers ainsi que des laissez-passer, sauf pour moi, car je n'avais pas seize ans. Après la démobilisation, suite à la défaite de la France face à l'Allemagne, le Régime de Vichy se mit en tête de délivrer une nouvelle carte d'identité sous la demande expresse de l'occupant. Le but était de cibler en priorité, les étrangers et les Juifs. Pour faciliter le ciblage particulier des Juifs, étrangers ou français, un tampon rouge avec la mention « JUIF » était ainsi apposé sur les cartes d'identité. Mes grands-parents y ont eu droit, parce qu'ils ne voyaient pas de mal à obéir. A chaque fois que je voyais cette marque infâme écarlate, mon estomac se retournait.

         Les faux-papiers étaient la plupart du temps réalisés par des fonctionnaires. Résistants, ils refusaient les mesures prises par le gouvernement, et rejetaient l'occupation allemande. Ils risquaient gros, mais tant qu'ils pouvaient le faire, ils continuaient à les fabriquer.

         J'ai entendu un ami de mes parents, les mettre en garde. De nouveaux policiers venaient d'être embauchés afin de surveiller plus étroitement la population. Sous divers déguisements, allant du simple ouvrier au postier, ils se faufilaient partout : ils se mêlaient à la population, écoutant les conversations pour détecter les réfractaires à la collaboration jusque dans les files d'attente des épiceries. Edgard, c'est ainsi qu'il donna son nom de code, leur précisa que ces flics d'un nouveau genre, pouvaient organiser des semaines de filature : c'est ainsi qu'ils arrivaient à arrêter de plus en plus de membres du réseau. J’appris que c’est de cette manière que Danielle-Hortense, la belle Lella, fut ignoblement piégée par ces salopards. L'avertissement nous obligea à faire preuve de prudence, tout le temps, déployant mille et un stratagèmes pour ne pas nous faire remarquer.

         Nous venions de terminer les courses nécessaires dans l'épicerie du quartier où nous avions pris refuge. Nous étions sur le chemin du retour, lorsque cet ami, Edgar, croisa ma mère. La frôlant, il lui murmura quelques mots à la hâte. Elle blêmit soudain. Je la fixai du regard sachant pertinemment qu'un danger nous menaçait.

  • Samuel, me souffla-t-elle en s'agenouillant pour être à ma hauteur. Il y a un contrôle de papiers au bout de la rue. Il faut que tu fasses comme prévu. Tout ce que ton père et moi t'avons expliqué, il faut le mettre en pratique maintenant.
  • Ça ira, mon poussin ? chuchota-t-elle

Je hochai la tête avec détermination. Étais-je un aventurier ou n'en étais-je pas un ? Intérieurement, je me posais cette question. C'était le moment venu. Le test ultime des espions. Si j'en étais réellement un, j'allais le savoir de suite.

         Nous avançâmes donc d'un pas tranquille, l'air désabusé des gens qui subissent la fatalité : celle du poids de l'occupant. Devant nous, un couple de jeunes amoureux marchait devant nous se regardant en souriant. Ils tenaient chacun le guidon de leurs bicyclettes qui roulaient à côté d'eux, dociles. Malgré leurs sourires de tendresse entendue, ils semblaient nerveux.

         À leur vue, Hannah se crispa. Elle ralentit le pas comme si elle voulait mettre le plus de distance entre eux et nous. Sa main pressa la mienne, la serrant davantage avec ses doigts. Sous mes côtes, je sentis mon cœur battre la chamade. Ses roulements de tambour venaient me prévenir que le danger se rapprochait. Déterminé, je continuai à jouer mon rôle à la perfection. J'aurais tout le temps de vomir après.

         Arrivés au point de contrôle, deux chiens à l'allure féroce aboyèrent leur rage avec une abominable fureur. Leur vue me fit peur sur l'instant. Je tressaillis. Une pression rapide de la main maternelle calma instantanément ma frayeur naissante. 

  • Ausweis ! hurlèrent les soldats allemands pour couvrir les aboiements de leurs molosses.

Le couple tendit nerveusement ses papiers. Ils n'étaient pas plus âgés que moi. Quinze ou seize ans tout au plus... Le regard acerbe d'un officier remarqua leur nervosité. Lentement, il descendit du véhicule dans lequel il était négligemment installé. Un homme de petite taille à la tête en forme de rat le suivit, engoncé dans son manteau de cuir noir. Ils examinèrent les jeunes gens, l'air suspicieux. Un cruel sourire se dessina sur leurs lèvres pendant qu'ils faisaient signe aux policiers présents de fouiller les sacoches des bicyclettes. Bousculant mes battements de cœur, ma frayeur revint à la charge, imitant mille chevaux au galop.  Ça frappait si fort dans ma poitrine que je crus que tous pouvaient l'entendre !

         Puis, en quelques secondes, tout s'accéléra. À peine arrivés à la hauteur du couple, les policiers commencèrent leur fouille consciencieusement. Avec dextérité, le jeune garçon saisit sa compagne par le poignet, la rapprochant de lui. En même temps, il sortit une arme et tira plusieurs fois. L'un des policiers tomba. D'autres se jetèrent sur le sol pavé du sang s'échappant de leurs corps. Profitant de l'instant de panique, les deux adolescents tentèrent une échappée. Les militaires présents réagirent sur le champ. Ils déchargèrent leurs mitraillettes fauchant les jeunes fugitifs qui s'écroulèrent dans une volée écarlate. La décharge simultanée éclata au passage le mur de pierre pour qu'il en garde les traces à jamais.

         Visiblement choquée et terrifiée par la violence des salves destructrices, ma mère n'eut pas le réflexe protecteur de me couvrir les yeux, comme elle avait pris l'habitude de le faire depuis que ces salauds avaient envahi notre pays. Sa main broyait la mienne, attendant fébrile, la suite des événements. Hésitante, elle ne savait pas apparemment comment réagir. Elle observait impuissante les policiers vider les sacoches de leur contenu : des denrées alimentaires laissèrent la place à des pistolets, à des grenades, mais aussi des tracts où le mot LIBERTE était gravé en toutes lettres.

         Les militaires nous firent signe d'avancer.  Pressés, ils contrôlèrent les « faux-papiers » de ma mère d'un œil distrait, regardant autour d'eux une possible menace à venir. Le contrôle passé sans encombre, nous dûmes marcher à côte des corps inertes. Hannah n'arrêtait pas de répéter :

  • Ne regarde pas ! Surtout, tu ne regardes pas !

Sa main occupée à serrer la mienne ne put cacher à mes yeux ce qu'ils étaient en train de voir : la vision de deux corps ensanglantés, enlacés dans la mort pour l'éternité. J'avais une peine immense même si je ne les connaissais pas. Un sentiment étrange naviguait en moi entre tristesse et soulagement, de cette joie coupable que ressentent sûrement les survivants.

         À peine éloignée de cet enfer, ma mère se réfugia sous le porche d'un immeuble Haussmannien. Elle s'agenouilla et, en silence, elle m'enlaça. Son étreinte était si forte que je crus qu'elle allait m'étouffer. Je sentis son corps trembler tellement sa peur avait été puissante. Avec une infinie tendresse, Hannah déposa un baiser sur ma tête. Me regardant, elle desserra peu à peu la pression protectrice des bras maternels, tout l'amour de l'univers rassemblé dans son regard.

Samuel, si tu savais à quel point, j'ai eu peur et comme je suis fière de toi, mon fils ! Tu as été si courageux !

Une larme s'échappa de ses yeux bleus d'azur qu'elle essuya du revers de la main. Nous reprîmes la route, main dans la main, sans rencontrer de nouveaux dangers.

         Quand nous rentrâmes enfin dans l'appartement qui nous servait de refuge, Hannah me lâcha puis, s'effondra en larmes dans les bras de mon père. Discrètement, j'allai m’asseoir non loin de là sur un fauteuil aux accoudoirs élimés. Ma mère pleura longtemps. Au fur et à mesure que son chagrin s'exprimait, je réalisai qu'elle connaissait les deux adolescents assassinés. Leurs prénoms, Auguste et Célestine, revenaient en boucle dans sa bouche déformée par le chagrin.

  • Ils étaient si jeunes, Simon ! Si jeunes ! Balayés, comme ça en un instant ! Je ne m'y ferai jamais ! Ils acheminaient des armes et des détonateurs pour leur unité clandestine. Leurs corps maculés de sang me hantent ! Et Samuel a tout vu ! Je n'ai pas pu le protéger de cela !

 

Hector, je ne peux te cacher que cette épreuve fut terrible. Son souvenir ne s'efface pas. Comme pour Hannah, leurs visages m'accompagnent souvent et me réveillent la nuit.

Je suis un enfant et les enfants ne devraient pas vivre cela ! Rien que d'avoir écrit cela, je me sens épuisé. J'ai besoin de me reposer. On se dit à demain mon confident. Oui, mon ami, à demain, si tout va bien.

 

Ton ami Samuel.

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